Analyse
« Les criquets criquetaient, les parfums parfumaient, les nuances nuançaient, et le Midi Méditerranéen semblait n’être une fois de plus qu’une immense et aphrodisiaque tautologie » (Marie Desplechin, Trop sensibles, 1995)
Disons-le d'emblée : l’intention de l’auteur est ici de « signaler le cliché » A ce titre, le métalangage n’est pas dupe. Pour autant, a-t-il sa place dans la narration ?
Je m’explique : nommer un procédé dans le cadre d’un récit - "tautologie"-, c’est faire assaut de littérarité, montrer qu’on est de ces gens qui savent penser le texte. La démarche ne me dérange pas quand on se situe sur le terrain du commentaire. Mais la phrase de récit que j’aime est celle qui vise une transitivité, qui laisse toute sa place au lecteur. Il me semble que lorsque Marie Despleschin écrit : « Les criquets criquetaient, les parfums parfumaient, les nuances nuançaient », elle induit la tautologie, sans avoir besoin de lui donner un nom. Disons que c’est à la glose de le faire (celle du lecteur, du critique). D’un point de vue stylistique, la présence d’une figure de rhétorique dans une description me paraît trop ostentatoire : elle postule clairement la présence et la pertinence de l’auteur. C’est évident, c’est brillant. Quand on lit cela, on pense : « Qu’est-ce qu’elle est intelligente ! ». Mais le lecteur conclut aussi qu’il est peu plus démuni. Imaginons que j’ignore la tautologie : je me sens un peu con. Si cette phrase avait été réduite à sa moitié, elle aurait fonctionné en creux et le lecteur aurait pu investir l’espace laissé vacant. C’est justement ce qui marche avec un auteur comme Flaubert pour évoquer une « référence » absolue.
Acharnement
Michel Onfray commence à nous gonfler avec son obsession anti-sartrienne. Parallèlement, son plaidoyer pour Camus exclut toute nuance : à l'entendre, l'auteur de L'étranger n'a aucun défaut. La conférence que le philosophe a donnée hier soir à Argentan, dans le cadre de l'Université Populaire, n'a trouvé aucune circonstance atténuante au couple Sartre-De Beauvoir. Au fil d'une lecture strictement biographique, Onfray a égrené un chapelet d'erreurs ou d'errances politiques qui, mises bout à bout, laissent une impression désastreuse. L'honnêteté intellectuelle consiste aussi, au-delà d'une posture très Sainte-Beuve, à considérer les oeuvres et rien que les oeuvres. Or, de cela on a très peu entendu parler hier soir. Pourtant, Onfray est un lecteur attentif. Mais le public auquel il s'adresse doit être trop idiot pour entendre des commentaires de textes.
Michel Houellebecq
Assurément, l'une des grande impostures littéraires de ces vingt dernières années. Houellebecq fonctionne en circuit fermé. Ca amuse quelques pages, mais ça ne fait pas une carrière. Le désenchantement dans la littérature, tu parles d'une originalité...
François Bégaudeau "Au début"
Da
ns la collection Alma éditeur, a récemment paru un ouvrage qui ne laisse pas indifférent, pas plus que son auteur, dont la personnalité agace ou séduit (parfois les deux). François Bégaudeau, l'auteur d'Entre les murs, s'empare d'une thématique éminemment féminine -la grossesse- et construit une variation en treize nouvelles, auxquelles s'ajoute un autoportrait qu'on serait bien idiot de prendre au premier degré. L'organisation des récits fonctionne sur le principe de l'élargissement, à telle enseigne que la première histoire figure une génèse -au commencement était le binôme homme/femme-. On comprend, dès ce texte initial, -et sans mauvais jeu de mot- que le bonheur des protagonistes se conquiert au forceps. Mais plus encore, la matrice conjugale est contrariée, puis menacée par des facteurs exogènes (l’entourage familial, la polygamie…). D’où son éclatement.
Cet élargissement paraît solidaire d’un éloignement géographique –le quatrième récit nous emmène déjà loin, aux Etats-Unis-, bien que la toponymie nous ramène régulièrement du côté de Paris ou des Pays de la Loire (chers à l'auteur). La géographie ne paraît floutée que dans une histoire, à mes yeux la plus extraordinaire, la plus décalée -et pourtant centrale au regard de l’économie du livre- : le septième récit, véritable thriller psychologique, mené tambour battant. Pour le reste, les espaces sont plus traversés qu’évoqués (certains personnages voyagent beaucoup, à proportion de leur instabilité). Toutefois, la simple mention des lieux convoque forcément l’imaginaire de celui qui reçoit : pour moi, Dreux et sa région (je n’avais pas entendu le mot de « Brezolles » depuis longtemps et je revois une des mornes routes qui y mène). J’ai présumé une déambulation, que rien ne justifiait, à travers la cité durocasse. Ce n’est pas grave, l’attente dévoile la tentation d’une lecture autobiographique en creux. Or, si cette posture de lecteur constitue une facilité, c’est parce que tout converge vers ce moment où François, délicieusement mis en scène par des caméos, démultiplié en confident, copain, jeune homme secrètement désiré, militant lycéen, joueur de foot, va se rassembler en une entité, naître en tant que personnage. On le devine, on l’attend. Quand l’avènement se produit, clignotent tous les signaux de l’autobiographie, pourtant déjouée par les modalités d'insertion dans l’avant-dernier récit : François n'y est pas acteur principal, mais confident, donc en périphérie de ce qui se joue. Pas le beau rôle, un parmi d’autres, au sein d'un groupe de potes. La figure centrale demeure féminine (les mecs sont quand même largués, dans l’ensemble) et le lyrisme tenu en lisière, à la même distance où se tient François, « semé » par Isabelle à la fin du texte. L'ensemble est particulièrement élégant et laisse poindre une manière que Bégaudeau pourrait exploiter dans ses futurs livres.
Bergounioux ou la mélancolie crispée
La densité du style de Pierre Bergounioux est alimentée par une mélancolie, sur un mode très proustien. Mais il me semble que le rejet de la modernité plombe cette écriture, la rend véritablement emphatique. Je vais me référer à un article que j’ai lu il y a quelque temps et qui me paraît assez révélateur d'une manière qui irrigue son oeuvre : « La fin du monde en avançant ? » Dans cette tribune, l’auteur avoue son incapacité à se soustraire à l’uniformité des lieux, d’une géographie quasi allégorique, en ce qu’elle figure le délitement du lien social. Vaste cliché. La présence même de l’homme se trouve bornée par une architecture de fer, de béton et, pour le dire, rien de mieux qu’une prose qui enfle. On y retrouve une armée de virgules, qui se dressent comme un rempart contre le monde moderne: « Ce qu’il [le monde] comportait d’à-côtés, de marges, de franges où respirer en attendant demain se résorbe ». Apocalypse : l’architecture contemporaine participe d’une claustration générale et de l’accomplissement de cette « dénaturation », pour reprendre le terme d'un article de François Bégaudeau consacré à l'écrivain. N’en jetez plus. En gros, l’angoisse suprême de Bergounioux est de tomber en panne sur la bande d’arrêt d’urgence et d’y mourir par asphyxie. Donc oui, il y a une rage qui ne se veut pas très modeste et qui multiplie les effets de style. La grenouille agreste qui veut se faire plus grosse que le rat des villes. Or la colère s'avère vaine (tilleul), lorsqu'il s'agit de montrer qu’on en a pour se venger du monde qui en manque. Du courage, des mots ? Si c’est pour singer Cathos et Magdelon, bof : « écran de papier imprimé » dit Bergounioux pour parler des "unes" de journaux. Par ailleurs, quand il était prof, l'écrivain évoquait la « solde » que lui consentait la république. « Relax Pierrot, be cool », aurait tempéré Gainsbourg.
Marcel Pagnol
La lecture de sa tétralogie autobiographique fut un enchantement, si j'excepte le premier tome dont la découverte eut lieu en classe avec une institutrice revêche. Cette brave dame avait réussi l'exploit de pervertir l'esprit de cette oeuvre généreuse, en la lestant de vertus morales. Pas grave : les grandes oeuvres survivent aux exégèses qui les massacrent. Pagnol et moi nous retrouvâmes l'été suivant sur les chemins de l'école buissonnière où Lili aimait à se perdre. Et ce fut alors le grand voyage dans cette Provence que mon imagination traversa avec la vitesse d'un chasseur à l'affût des bartavelles.
Quelques livres...
Avant même qu'on ne m'ait offert des livres, j'avais choisi les miens pour cette période dite "festive" : une mise en bouche tout d'abord avec un bouquin de David Foenkinos, auteur à la mode (de quoi d'ailleurs ?) : son Lennon a fait parler il y a un an. La lecture en est agréable. Il s'agit pourtant d'un exercice de style totalement vain, dont on ne peut cependant nier la sincérité puisque l'écrivain avoue sa profonde admiration pour l'artiste. Imaginer que l'ex-Beatle se soit confié sur un divan entre 1975 et 1980 pourrait passer une simple (pas double) fantaisie littéraire. Or, il se trouve que Lennon a déjà fait une thérapie avec Arthur Janov, que son premier album solo en porte la trace et que ses confessions parsèment des dizaines et des dizaines d'interviews, de sa longue glose au magazine Rolling Stone en 1970 à son entretien-bilan avec David Sheff en 1980. Foenkinos maîtrise son Beatle sur le bout des doigts, pas de problème. Mais à quoi bon élaborer une fiction autobiographique, quand le carbone ne vaut pas l'original ? Problème d'angle. Ca conviendra à ceux qui ne maîtrisent pas le sujet. En ce cas, mieux vaut acheter une biographie de Lennon.
Plat de résistance : Ecrire est une enfance de Philippe Delerm. L'auteur de La première gorgée de bière se livre à une sorte d'autobiographie, revenant sur son parcours d'écrivain et sur l'acharnement avec lequel il continua d'écrire, malgré le refus des maisons d'édition. Tout au long du récit court la nostalgie de l'enfance, blessure secrète contre laquelle un Bégaudeau ironisera, puisque le bon vieux schéma des familles qui nous est ici offert participe d'une vraie mythologie littéraire. Mais enfin, c'est tout aussi sincère que Foenkinos et pas mal écrit. En tout cas, d'un style beaucoup moins scolaire que La première gorgée..
Il sera question de Fin de l'histoire quand le dessert sera achevé.
Le diable au corps
Le diable au corps n'avait sans doute pas besoin d'un lancement publicitaire : son argument seul suffisait à provoquer ce qu'on appellera volontiers un scandale. L'époque n'en était pas avare : les dadaïstes avaient déjà poussé l'Art dans les orties pour lui apprendre à bien se comporter. Radiguet, qui n'était pas un pilier du Cabaret Voltaire, employa le peu de temps que la vie lui accorda pour mettre ses pas dans ceux des moralistes du Grand Siècle. On ne laissera pas de s'étonner qu'un gamin de vingt ans investisse les plates-bandes de Madame de La Fayette ou de Laclos, mais la logique aristotélicienne posant l'imitation comme fondement de toute entreprise artistique, on peut conjecturer que génial écrivain n'en était qu'à ses gammes. Formellement, Radiguet n'invente rien. Aurait-il dépassé ses maîtres si le destin lui avait prodigué quelques années supplémentaires ? On ne le saura jamais.
A défaut, il nous reste ce chef-d'oeuvre : Le diable au corps. Madame de Clèves et le duc de Nemours version Grande Guerre, avec un zeste de Valmont et de Phèdre. La Fayette, Racine et Laclos tout à la fois. Au bout, la mort, évidemment : Marthe rejoint les grandes tragédiennes du XVIIème, un enfant dans le ventre et plein de bleus à l'âme. Fin de la guerre 14-18 : Jacques, le mari, dont l'ombre recouvre tout le récit, rentre du front, floué, mille fois trompé, mais vivant pilier de l'union maritale. Le rêve prend fin. Ou plutôt la parenthèse. Ecoutons ce que nous dit l'incipit :
"Je vais encourir bien des reproches. Mais qu’y puis-je ? Est-ce ma faute si j’eus douze ans quelques mois avant la déclaration de la guerre ? […] Que ceux déjà qui m’en veulent se représentent ce que fut la guerre pour tant de très jeunes garçons : quatre ans de grandes vacances"
"Quatre ans de grandes vacances"... On comprend que les chantres du patriotisme français en aient quelque peu pris ombrage.
Qu'on se figure un adolescent de province, pétri d'orgueil, mû par une sensibilité exacerbée, prêt à embrasser les premiers fruits qui s'offrent à lui, rencontrant cette jeune femme esseulée, peignant à l'occasion des toiles de qualité... l'éternelle alliance de la fougue et de l'ennui. Le reste décline l'antienne de l'amour-passion que les contradictions alimentent sans cesse.
Les perles des bulletins de notes
Nostalgique d'une école où l'on se souciait peu de psychologie, Jean-Paul Brighelli, le pourfendeur des nouveaux pédagogues, a compilé ce qu'il appelle des "perles" de bulletins de notes, en fait des commentaires assassins et lamentables de professeurs à qui je n'aurais certainement pas serré la main le matin. C'était un autre temps et tant mieux si le passé est mort. Ne regrettons surtout pas cette période où l'on osait écrire :
"Vient en touriste mais sans connaître la langue"
"Un bon niveau de français LV4"
"Parle beaucoup, mais pas en anglais"
Je pense que des générations d'élèves ont été anéanties par ces remarques fielleuses et méprisantes qui faisaient pouffer de rire certains enseignants, au mépris du potentiel de développement de chaque individu. Les professeurs ont le devoir d'encourager les enfants qui leur sont confiés. Que ces observations humiliantes aient quasiment disparu des bulletins modernes ne constitue absolument pas un signe de régression, contrairement à ce que pense Brighelli et consorts, lesquels pleurent certainement une époque où le maître avait la toute puissance. La vraie humanité ne consiste pas simplement à mettre le mot au pluriel. Elle se déploie dans une attitude absolument généreuse et respectueuse de l'élève en tant qu'individu.
Cent mille milliard de poèmes
"Le roi de la pampa retourne sa chemise/Lorsque le marbrier astique nos tombeaux". Par-delà la mort, Raymond Queneau continue de produire des poèmes qu'il n'a jamais pensés et cependant assemblés dans un recueil combinatoire, le plus génial qui soit : Cent mille milliard de poèmes. Ce sommet de la littérature oulipienne "permet à tout un chacun de composer à volonté cent mille milliards de sonnets, tous réguliers bien entendu. C’est somme toute une sorte de machine à fabriquer des poèmes, mais en nombre limité ; il est vrai que ce nombre, quoique limité, fournit de la lecture pour près de deux cents millions d’années (en lisant vingt-quatre heures sur vingt-quatre)". On ne saurait mieux dire. Plutôt que s'emmerder des heures sur les imbécilités que Guillevic a écrites en toute conscience, mieux vaut passer quelques longues minutes à découvrir ce chef-d'oeuvre de l'expérimentation.
